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Trois coups de théâtre pour parler d’amour

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Trois coups de théâtre pour parler d’amour

CRITIQUES – À Paris, Le Bar de l’Oriental, Le Jeu de l’amour et du hasard et Freud et la femme de chambre enchantent les spectateurs. Suivez le guide.

Le Bar de l’Oriental : chassé-croisé sentimental

Une ancienne demeure familiale autrefois luxueuse à Lang Son, au Tonkin. Début octobre 1950, quatre ans avant la défaite française de Diên Biên Phu et la signature des accords de Genève. Derrière un rideau transparent, le jeune Mai Thanh Nam joue à la flûte un air de musique vietnamienne. Des nuages de fumée envahissent le plateau du Théâtre Montparnasse éclairé en demi-teintes par Olivier Oudiou. Des montagnes recouvertes de forêts éparses se détachent en clairs-obscurs comme un paysage chinois (décor d’Emmanuel Charles). Des bruits de faune résonnent. Les personnages évoluent dans une atmosphère lourde et inquiétante.

En nuisette de soie blanche, Dorothée (Gaëlle Billaut-Danno) se querelle avec Jean, son mari (Valentin de Carbonnières en alternance avec Charles Lelaure), qui hésite entre devenir soldat et artiste peintre. «Tu as peur! », lui reproche-t-elle sans ménagement. Celui-ci est très jaloux des hommes qui tombent sous le charme de son épouse. À commencer par «Bobby», le beau chef militaire aux tempes grises (Pierre Deny) avec lequel Dorothée monte à cheval et combat à l’occasion les insurgés Viêt Minh. Marianne, la sœur cadette de Dorothée (Katia Miran), n’est pas non plus insensible à son charisme, mais souhaite retourner à Paris et rêve d’un mariage classique.
Jean-Marie Rouart raconte une aventure romanesque sur fond de guerre d’Indochine. Avec Lucie Muratet, Géraud Bénech met en scène un chassé-croisé sentimental dont les fumées d’opium permettent aux protagonistes d’oublier leurs désillusions. Ils ne peuvent s’empêcher d’espérer encore malgré un avenir incertain. Qu’est-ce qui les unit ou au contraire les sépare? Leurs secrets sont révélés au grand jour.

Pourquoi Dorothée n’est-elle pas venue au rendez-vous fixé par Bobby au Bar de l’Oriental, à Saïgon, cinq ans auparavant? Parmi ses domestiques, y a-t-il des espions? Quel est celui que recherche activement le commissaire (Pascal Parmentier)? Le personnage n’est pas sans rappeler Peter Ustinov dans Mort sur le Nil. Géraud Bénech suit au plus près les comédiens talentueux, sans effets superflus dans les derniers soubresauts d’un monde révolu. Un spectacle intense.

Au Théâtre Montparnasse (Paris 14e), jusqu’au 28 avril. Tél. : 01 43 22 77 74 ou theatremontparnasse.com

Le Jeu de l’amour et du hasard : conversation très charnelle

Lucile Jehel et Adib Cheikhi dans «Le Jeu de l’amour et du hasard».
MATHILDE_KUHN

Dans la salle Rouge du Théâtre du Lucernaire, des jeunes filles et des jeunes garçons font la majorité du public. Toutes et tous ont l’air si joyeux que le spectacle semble déjà dans la salle avant qu’un ouvreur demande de vérifier si tous les portables, seul mot d’ordre de la soirée, sont bien éteints. Mais sur la scène, deux acteurs sont déjà à pied d’œuvre. Il s’agit de M. Orgon (Matthieu Gambier) et son fils Mario (Jérémie Guilain). Ce dernier, torse nu sous un long manteau de fourrure noire, cheveux ébouriffés, les yeux cernés de khôl et les doigts bagousés, titube de long en large une bouteille à la main. Le décor serait une sorte de guinguette. Un bar, un jukebox à jetons, un vieux frigo, une palette de bois en guise de canapé, des fauteuils pliants de camping, des coussins comme jetés à l’improviste sur le sol et, suspendues, une boule à facettes et des guirlandes lumineuses. Ce bric-à-brac a remplacé la porcelaine de Sèvres. Soudain, nous entendons un concerto baroque: le jeu de l’amour et du hasard peut commencer.

Entrent la fille d’Orgon, Silvia (Lucile Jehel habillée d’un costume gris) et Lisette (Justine Teulié), sa femme de chambre vêtue d’une salopette de travail. Elle a une belle tête rigolote, Lisette. On la dirait sortie d’une BD. Bouille ronde, yeux rapprochés espiègles qui roulent. Entrons dans la mécanique implacable de l’intrigue simple comme bonjour: Orgon voudrait voir sa fille épouser Dorante (Adib Cheikhi), fils d’un vieil ami. La belle fleur brune Silvia y montre peu d’enthousiasme alors pourquoi ne prendrait-elle pas la place de Lisette afin d’examiner son prétendant tandis que Lisette jouerait le rôle de sa maîtresse? Le père acquiesce d’autant plus que Dorante a eu la même idée. Se faire passer pour son valet Arlequin (Dennis Mader) rebaptisé pour l’occasion «Bourguignon» qui se fera passer pour son maître. Lorsque Arlequin débarque, les spectateurs se frottent les yeux. Cheveux gominés avec banane, veste rouge et pantalon de cuir, il dépote. Immédiatement, il tombe sous le charme de Lisette qui a troqué son bleu de travail pour une robe de mariée. Lisette devenue Silvia ne tarde pas à succomber au drôle de charme d’Arlequin qu’elle prend pour Dorante. De leur côté Silvia (qui a enfilé la salopette de Lisette) minaude devant le charme du vrai Dorante déguisé en valet (casquette, bretelles…).

Tout ça file à toute allure, pétarade, les dialogues sont d’une redoutable efficacité. «Marivaux, c’est l’irruption de la conversation de salon sur la scène du théâtre italien», disait Jean d’Ormesson. Il n’y a là aucun vieillissement dans ces mots qui coulent comme la rivière. Les actrices et acteurs (tous membres du collectif L’Émeute) ont admirablement compris que cette pièce de conversation était aussi un théâtre hautement charnel. Ils ne manquent pas d’affranchissement et d’énergie, osant parfois pousser la chansonnette. Pendant une heure trente, les cœurs et les corps sont mis à l’épreuve pour notre plus grand plaisir. Écrit en 1730, la balistique du Jeu de l’amour et du hasard touche, en s’appuyant sur l’inversion des statuts sociaux, à la perfection. Est écarté de cet amour tout ce qui est senti mentalité niaise. Rien que pour cela, ruez-vous au Lucernaire, vous ne serez pas déçus de cette version expressivo-contemporaine.

Au Lucernaire (Paris 6e), jusqu’au 24 mars. Tél. : 01 45 44 57 34. www.lucernaire.fr

Freud et la femme de chambre: quiproquo et mystère

Nassima Benchicou et François Berléand dans «Freud et la femme de chambre».
Fabienne Rappeneau

Une chambre d’hôtel à Rome en 1923. Allongé sur le lit, Sigmund Freud (François Berléand, collier de barbe), 67 ans, a une quinte de toux. Il avale un comprimé, puis demande à la réception qu’on ne le réveille pas avant 11 heures, midi. La nuit passe. Le jour survient. Une jeune femme, Marie (Nassima Benchicou) entre sans faire de bruit. Elle hésite et sourit en voyant le psychanalyste dormir. Puis sans prendre de gants ouvre grand les rideaux. Freud sursaute. Agacé. Marie prétend qu’elle s’est trompée de chambre. La colère naissante laisse place à la curiosité. L’homme le public aussi d’ailleurs est intrigué. Marie semble connaître le client. Sa mère lui a parlé de «Monsieur Freud». Elle croit que le psychanalyste est hypnotiseur dans un cirque.

Alain Sachs s’est emparé de la pièce de Leonardo de la Fuente avec un enthousiasme juvénile. L’auteur argentin avance ses pions dans un texte précis. Au diapason, le metteur en scène entretient savamment le qui proquo et le mystère. Les deux personnalités en présence vont voir leur rôle s’inverser. Freud encourage Marie à se confier. Et passe à son tour sur le «divan». À travers ce huis clos, Leonardo de la Fuente fait tomber le neurologue de son piédestal avec bienveillance. Freud est un homme comme les autres, vulnérable et perdu, qui doit affronter la vie, malgré les deuils. Il se rapproche ainsi de Marie qui, malgré son jeune âge, a déjà eu sa part de souffrance.

Elle le touche par son énergie et sa bonne humeur. Mais si celle-ci peut s’appuyer sur sa foi, Freud, lui, ne croit pas en Dieu. La pièce parle d’existence bien remplie, de mort, de l’inconscient et de ce que l’on est capable de supporter. Les bruits de la rue entrent dans la pièce sans qu’on s’y attende comme si la vie reprenait ses droits. Dans la peau de Sherlock Holmes, le spectateur participe à ce face-à-face jubilatoire. Il est chargé de repérer les indices qui l’amèneront à la solution. Heureusement, Leonardo de la Fuente n’oublie pas d’ajouter une bonne dose d’humour.

Dans un décor chaleureux de Catherine Bluwal et de jolis éclairages de Laurent Béal, François Berléand et Nassima Benchicou forment un duo convaincant – excepté quand il s’agit de sexualité – et attachant. Chacun sortira transformé de cette joute verbale. Le plus fort n’est pas celui qu’on croit. Après Par le bout du nez, de Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière (2022), et La Note, d’Audrey Schebat (bientôt en tournée), le comédien endosse pour la troisième fois le costume d’un psy. Il est davantage dans l’intériorité que sa partenaire, dont le rôle est de faire sortir Freud de ses gonds. Déterminée, Nassima Benchicou tient admirablement tête à François Berléand.

Au Théâtre Montparnasse (Paris 14e), jusqu’au 7 avril. Tél. : 01 43 22 77 74.

Source du contenu: www.lefigaro.fr

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