« En Afrique, importer du carburant est beaucoup moins cher que d’utiliser des raffineries locales »

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Chercheur au Centre Afrique de l’Institut français des relations internationales, Benjamin Augé ne croit pas que le continent puisse devenir un acteur majeur de la production de carburant.

Pourquoi y a-t-il un tel déficit de raffineries en Afrique ?

Il y a des raffineries, mais en général elles sont de petite taille et approvisionnent uniquement leur marché local. Pourquoi on n’en construit pas d’autres ? Tout simplement parce qu’il y a des pays comme l’Arabie saoudite ou l’Inde qui ont construit des raffineries de très grande taille, [produisant] jusqu’à 900 000 barils par jour, donc très rentables, ce qui leur permet d’« arroser » toute une partie de l’Asie et même de l’Afrique, en particulier sur la côte de l’océan Indien. Donc personne ne va investir dans de petites raffineries peu rentables en Afrique, juste à la demande des présidents.

C’est exactement pour cela que l’Ouganda n’arrive pas à financer sa raffinerie [attendue pour 2025, elle prévoit une capacité de 60 000 barils par jour et utiliserait une partie du pétrole ougandais ; TotalEnergies est le principal opérateur]. Depuis les découvertes [de gisement] en 2006, le président Yoweri Museveni fait pression, mais, dix-sept ans plus tard, il est en train de perdre ce bras de fer avec les pétroliers. Parce que la rentabilité n’est pas là, et qu’importer du pétrole raffiné du Golfe ou d’Inde sera toujours beaucoup moins cher.

Le Tchad et le Niger n’ont-ils pas tous deux ouvert une raffinerie en 2011 ?

Si, et d’ailleurs Museveni adopte exactement la même approche que celle, à l’époque, du président nigérien Mamadou Tandja : celui qui exploite le pétrole construit une raffinerie. Comme au Tchad, ces projets sont politiques. La différence avec l’Ouganda est que les Chinois (CNPC est l’opérateur dans ces deux pays) sont les principaux exploitants du pétrole ces dernières années. La Chine opère via des sociétés d’Etat qui envisagent les raffineries comme un actif dans le cadre d’une coopération beaucoup plus large : elles peuvent y perdre de l’argent pour en gagner dans tout un tas d’autres secteurs comme les routes, l’électricité, les mines…

Avec 650 000 barils par jour, la nouvelle raffinerie de Dangote est donc une exception. Va-t-elle être en mesure de changer la situation au Nigeria ?

Beaucoup de gens pensaient que la majorité de l’essence au Nigeria allait désormais provenir de cette installation, qui est largement la plus grosse raffinerie d’Afrique et l’une des plus grosses du monde.

Bien sûr, le Nigeria voit ça comme une réussite locale, et Dangote a joué le jeu en faisant croire que c’était un projet industriel à vocation nigériane. Il va probablement vendre une partie localement pour avoir la paix. Mais, en réalité, Dangote a exactement la même stratégie que l’Inde, qui est son modèle : il a construit une structure de taille mondiale, à vocation mondiale, qui se veut très rentable. Son objectif n’est pas forcément l’approvisionnement local, ou même de l’Afrique, mais de vendre son essence à tous ceux qui voudront l’acheter, qu’ils soient en Amérique latine, en France, en Afrique du Sud ou au Nigeria. De même, il est libre d’acheter ou non du brut nigérian. Et il va probablement choisir le pétrole le moins cher possible.

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Source du contenu: www.lemonde.fr

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